Lire aux enfants hospitalisés isolés avec Médecins du Monde

Lire aux enfants hospitalisés isolés avec Médecins du Monde

“Je m’appelle A. ; j’aurai bientôt 6 ans.
Depuis tout petit, j’habite à la fondation Paul Parquet à Neuilly, sur l’île de la Jatte. La pouponnière c’est  ma maison, d’autres petits enfants y habitent aussi …”

En vérité, j’ai parlé pour A., car lui, il ne parle pas, il ne marche pas, il ne peut pas sourire, il ne peut pas manger… Je vais le voir très régulièrement plusieurs fois par semaine dans le cadre de la Mission Parrainage des Enfants Hospitalisés Isolés, de Médecins du monde.

A., c’est pour moi un petit “garçon mystère”. Je sens qu’il comprend tout, il communique par la qualité de son regard, il sait aussi taper des mains quand il est content, se cacher derrière ses bras levés quand il a peur ou qu’il refuse, il sait aussi jeter en l’air les jouets et même ses lunettes… Il sait aussi caresser le bras de la petite fille très démunie qui pleure, être très doux avec les autres enfants… Il est aimé par tous.

Il aime la musique : je lui fais écouter Ray Charles, Jean Ferrat, Glenn Gould (variations Goldberg de J.S. Bach), les Circlesongs de Bobby Mc Ferrin…
Il aime les livres d’images.
C’est un rite : chaque fois que je viens, il y a dans mon sac un album, parfois deux.

Quand nous faisons une pause en promenade ou au cours de nos rencontres dans une salle de visite, je lui dis : “Qu’est-ce qu’il y a dans mon sac ?” il regarde l’ouverture, mais n’ose pas toucher le livre, le prendre. C’est donc moi qui prends, qui ouvre le livre, qui lis… Suivant  son état, il tourne les pages  ou s’en empêche.

Je l’installe sur mes genoux, dos contre moi, ou face à moi ; dans les deux cas, j’observe le mouvement de ses yeux. En effet, suivant son état, A. peut se concentrer sur les images pendant toute la lecture que je fais lente, soit, par moments, il lève les yeux en l’air ou regarde ailleurs, mais j’observe qu’il revient toujours sur l’image. Je lis une fois, je recommence, et parfois c’est ensuite lui-même qui tourne des pages et je complète par la voix sans lire mais par des interjections : “Oh, Ah , tu vois !…”

Dans mon carnet de notes “A”, j’ai écrit :

Le 02/12/06 : Nage petit poisson. Il touche les pages, fait des bruits de voix, regard très concentré jusqu’à l’avant dernière page, me regarde de temps en temps, puis reprend son regard vers l’image…

Le 25/09/09 : Bébés chouettes,  lu et relu, puis feuilleté sans le lire ; il ne quitte pas les images des yeux, semble absorber, ruminer, se remplir des images… arbres, forêt, et les trois chouettes…
Il touche du doigt les petites chouettes.

Le 21/09 2010 : Cuisine de nuit,  première lecture : il s’excite, gigote des jambes, chiffonne une page, quitte le livre pour me regarder, me prendre le visage, m’attraper la bouche… Je continue jusqu’au bout. En deuxième lecture, il est très calme, concentré, il reste longtemps à contempler, son regard parcourt l’image, je lis le texte comme il faut et nous restons un bon moment sur l’image. Il est très attiré par les bons visages souriants des cuisiniers, par la lune, les étoiles.  Il applaudit à la page “Là-haut, là-haut, plus haut que la voix lactée où le lait coule à volonté”.

Je lui ai raconté Laurent tout seul sans le livre, le lapin qui va jusqu’à la barrière et… un peu plus loin ! Cette expression est devenue comme un leitmotiv entre nous : toi aussi tu peux aller un peu plus loin !

A. aura six ans dans deux mois ; notre choix de livres est en partie ceux de son âge. S’il s’intéresse toujours autant à  Nage petit poisson, Bonsoir Lune, Dinosaures, dinosaures, il découvre aussi Max et les Maximonstres. Je ne le tiens pas toujours sur mes genoux, la lecture se fait souvent à une table, lui est assis sur une chaise à sa taille.

A. n’est pas toujours très en forme, les projets le concernant n’aboutissent pas… sa santé est fragile, son énergie est parfois très en baisse, il peut se réfugier dans le sommeil, se cacher le visage…

L’habitude de partager ensemble des albums de qualité, est pour nous, une sorte de repère, de moments d’émotion partagée, de confiance que je lui porte sur sa capacité à en faire de la matière personnelle, de la pensée.

Mai 2011

Madeleine Pottier

bb chouettes
Bébés chouettes – Martin Waddell, ill. Patrick Benson
Bonsoir Lune – Margaret Wise Brown, ill. Clément Hird
Bonsoir Lune – Margaret Wise Brown, ill. Clément Hird
Cuisine de nuit – Maurice Sendak
Cuisine de nuit – Maurice Sendak
Dinosaures, dinosaures – Byron Barton
Dinosaures, dinosaures – Byron Barton
Laurent tout seul - Anaïs Vaugelade
Laurent tout seul – Anaïs Vaugelade
Max et les Maximonstres - Maurice Sendak
Max et les Maximonstres – Maurice Sendak
Nage petit poisson – Altan
Nage petit poisson – Altan
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