Ungerer for ever

Ungerer for ever

100 artistes rendent hommage à Tomi Ungerer

 

Si Tomi Ungerer est un des plus grands dessinateurs contemporains, comme on le sait, c’est aussi l’un des plus provocateurs, on le sait aussi. Le Musée des Arts décoratifs fit une exposition sur lui en 1981, ce qui n’était pas, alors, courant pour un auteur ou un illustrateur pour enfants. La BNF consacra un colloque à son œuvre en 1996. Et quand le prix H. C. Andersen lui fut conféré, en 1998, cela paraissait presque ridicule, tant ce prix arrivait tardivement ! Il est exceptionnel qu’un musée soit consacré à l’œuvre d’un artiste encore vivant, mais un Musée Ungerer a été ouvert à Strasbourg, Villa Greiner, en 2007, dont les œuvres exposées sont en rotation, tant il y en a.

Prolifique, l’œuvre d’Ungerer est multiforme : illustrations pour enfants, dessins de presse, satire de la société, œuvre érotique. Le rapprochement de Fornicon, The party ou America avec les albums pour enfants d’Ungerer avait d’ailleurs tellement troublé les esprits aux Etats-Unis, lors d’une exposition, que, lorsqu’elles en prirent conscience, des bibliothèques les retirèrent de leurs rayons, comme s’ils étaient contaminés par l’œuvre érotique. Lors d’un Salon du livre américain, en 1969, Ungerer ne manqua pas d’enfoncer le clou : sans baise, pas d’enfants lecteurs ! Résultat, un silence de vingt-cinq ans de sa part en ce qui concerne les livres pour enfants, puisque la critique préférait les passer sous silence. Rappelons qu’il menaça, par taquinerie, une diaconesse de l’hôpital où il était soigné, de faire une illustration pornographique de Heidi, et fit semblant de se laisser convaincre d’y renoncer !

À l’occasion des 85 ans d’Ungerer, 100 artistes ont été invités à lui rendre hommage par une œuvre. Cela a donné lieu à une exposition dans le musée qui porte son nom. Il s’agit d’une célébration, de l’hommage que lui rendent ses pairs – illustrateurs d’albums ou de presse adulte, affichistes, auteurs de BD, satiristes, voire sculpteurs – Bruno Heitz a bricolé l’avion des Mellops et Christian Voltz un chat qui fait un clin d’œil à Pas de baiser pour Maman. Ce livre reprend l’exposition, avec des textes où chaque artiste évoque l’aspect de l’œuvre d’Ungerer qui le lui a fait découvrir et qui, parfois, a été à l’origine de son désir de peindre ou de dessiner. En fin de livre, une notice sur chacun de ces artistes.

Chacun entre dans cette œuvre par sa propre porte : si les amateurs d’albums pour enfants citent le plus souvent Les trois brigands ou Le géant de Zéralda, rejoignant ainsi ceux qui se souviennent de leurs lectures d’enfance, certains évoquent plutôt Pas de baiser pour maman ou Otto. Curieusement personne n’invoque le Liederbuch où Ungerer illustre les chansons allemandes de son enfance avec des paysages d’Alsace heureuse.

Beaucoup ont dessiné le portrait du Maître, comme, déjà en couverture, Rémi Courgeon qui fait jaillir de son crâne deux jambes de femme avec chaussures à talons, Joëlle Jolivet qui plante un crayon vert en guise de nez sur son visage. Serge Bloch qui le représente en Alsacienne ou Yann Lefrançois en brigand. La plupart, s’emparent de ses personnages si reconnaissables, comme on fait une citation dans un texte, ainsi Florence Cestac, Michel Kichka, Martin Jarrie, Jean-Marc Rochette, Thomas Baas, Dorothée de Monfreid ou Christian Heinrich. Certains miment son style, comme c’est l’usage chez les dessinateurs de BD qui prennent la succession d’une série et épargnent au lecteur de souffrir d’un hiatus ; d’autres, comme Quentin Blake, F’Murr, Guy Billout, Miles Hyman, Michel Cambon ou Lorenzo Mattotti, gardent paisiblement leur style propre et se contentent d’un discret coup de chapeau à ses thèmes favoris.

Dans la dernière partie, on trouve des images plus anciennes, qui n’ont pas été conçues pour cet anniversaire, mais repêchées à cette occasion comme la file d’attente au Centre Pompidou, dans Un lion à Paris, où Béatrice Alemagna affirme s’être inspirée de la queue des orphelins en uniformes dans Les trois brigands ou la grotte des Trois brigands reprise par Jochen Gerner. André François dédie Le fils de l’ogre à Tomi ‘Ogrerer’ et Robert Weaver passe Tomi aux rayons X.

On le voit, il ne s’agit pas d’un livre (ou d’une exposition) pour lier connaissance avec Ungerer et son oeuvre, mais pour prendre la mesure de son rayonnement, de son influence. On peut le voir comme un complément à l’exposition Ungerer et ses maîtres, qui s’était tenue à Strasbourg en 2012 : Ungerer a eu des maîtres, se réclame de leur influence, et à son tour, c’est un maître. Juste revanche pour le petit Tomi qui avait dû s’expatrier pour trouver sa place en ce monde et dont les livres ne purent paraître dans son propre pays que traduits !

Marie-Isabelle Merlet

Tomi Ungerer forever : 100 artistes rendent hommage à Tomi Ungerer
Les Arènes 2016. 174 p. 34,80 €

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